Une brève histoire du libre (v1.2)

Note : Le but de ce travail n’étant pas de faire une histoire précise de cette culture — d’autres ayant déjà accompli cette tâche auparavant→1→ 1 : Pour en savoir plus sur cette question, voir par exemple Utopie du logiciel libre de Sebastien Broca (Le Passager Clandestin, 2013), Richard Stallman et la révolution du logiciel libre de Richard M. Stallman, Sam Williams & Christophe Masutti (Éditions Eyrolles, 2010), Libres enfants du savoir numérique, une anthologie du «Libre» d’Olivier Blondeau (Édition de l’Éclat, 2000). — cette partie restera concise en comparaison de l’ampleur et de l’importance de cette histoire et ne s’appliquera qu’à cerner les notions nécessaires à la bonne compréhension de la suite de mes recherches.

Des communautés hippies aux communautés virtuelles
La culture libre, tout comme l’informatique, puise ses origines dans l’évolution des communautés hippies au début des années soixante-dix. En effet, les valeurs de cette contre-culture et les théories cybernétiques de Norbert Wiener ou Marshall McLuhan ont bon nombre de points en commun. La quête spirituelle hippie qui cherche à élargir le champ de la conscience et à inventer de nouvelles manières de se lier aux autres — à travers les drogues psychédéliques par exemple — a trouvé une résonance dans les théories de village global→2→ 2 : Voir Marshall McLuhan, Understanding Media: The extensions of man (1964).
C’est par exemple avec l’emblématique Whole Earth Catalog de Steward Brand que commencent à se rencontrer contre-cultures et technologies numériques.

The last Whole Earth Catalog, 1971

En effet, véritable préfiguration de ce que deviendra l’internet, le Whole Earth Catalog propose un ensemble de références théoriques, techniques et pratiques destiné à un mode de vie créatif et autosuffisant. Chaque nouvelle édition du catalogue était augmenté de commentaires, suggestions et remarques de ses lecteurs. Vêtements, livres, graines y étaient catalogués, mais aussi des références scientifiques et technologiques. Steward Brand considérait l’outil informatique comme un « nouveau LSD » dans le sens qu’il offrait autant de possibilités d’émancipation et d’ouverture de la conscience que les drogues psychédéliques. Brand a par la suite prolongé son projet avec le WELL, un espace de discussion numérique autour des contenus du Whole Earth Catalog, transposant ainsi l’esprit communautaire hippie vers des communautés numériques, fondées sur des principes d’ouverture, de partage, d’autonomie, de génération de liens sociaux et de production collective de biens communs.
L’esprit hacker
Le hacker, bien loin du cliché de l’informaticien malintentionné destructeur de système informatique (appelé cracker), est né dans à la fin des années cinquante au AI Lab du Massachusetts Institute of Technology (ou MIT) et désigne une personne qui a une approche créative de la technologie et qui prend plaisir à la bidouiller. On peut ainsi résumer l’éthique hacker :

« L’accès aux ordinateurs — et toute chose qui vous enseigne un tant soit peu la façon dont le monde fonctionne — devrait être illimité et total. Remettez-vous en toujours à la nécessité d’y mettre le nez !
L’information doit être libre…
Méfiez-vous de l’autorité — prônez la décentralisation…
Les hackers devraient être évalués au regard de leurs actions, et non pas en fonction de critères factices comme les diplômes, l’âge, l’origine ethnique ou la situation sociale…
Vous pouvez générer de l’art et de la beauté avec un ordinateur…
Les ordinateurs changeront votre vie pour le meilleurs. »→3→ 3 : Steven Levy, Hackers: Heroes of the Computer Revolution (1984), p.104

À cette époque et dans ce milieu, le partage de l’information était chose courante et le moindre programme créé était immédiatement partagé au reste de la communauté qui s’empressait de s’en emparer pour le modifier ou l’améliorer. Ils furent donc les premiers à soutenir que le code source d’un logiciel se devait d’être distribué sans restriction.
C’est sur ces bases qu’on été construits l’informatique, l’internet et la culture libre. Ainsi, beaucoup de géants actuels de l’informatique viennent de ce milieu, on y trouvait par exemple Steve Wozniak, co-fondateur d’Apple. Mais c’est aussi et surtout de cette communauté que sont apparus les figures importantes du libre et de l’open-source comme Linus Torvard, Eric Raymond ou Richard Stallman.
Richard Stallman
S’il est une figure indissociable du logiciel libre, c’est bien celle de Richard Stallman (connu aussi sous les initiales rms). D’abord ingénieur au MIT ou il développe l’éditeur de texte Emacs, il quitte son poste en 1984 suite à l’essoufflement de la communauté de hackers de l’université pour se consacrer au développement du système d’exploitation libre GNU, posant ainsi les bases de ce que deviendront les systèmes d’exploitation GNU/Linux.

Richard Stallman

Militant libriste radical, il fonde la Free Software Foundation en 1985, célèbre association qui lutte pour un informatique libre. Il est aussi l’auteur de la licence GNU/GPL et l’inventeur du principe du Copyleft. Une anecdote célébrissime dans le monde du libre est celle de l’imprimante Xerox :

« Mais, une fois, j’ai vu ce que c’est d’utiliser un programme dont on ne connaît pas le code source. Ça s’est passé quand Xerox a donné au MIT une imprimante laser [..] C’était vraiment bien, mais pas tout à fait fiable. Parfois, plusieurs fois par heure, elle se bloquait. Donc, elle était un peu difficile à utiliser.
Notre ancienne imprimante avait le même problème, mais l’ancienne était contrôlée par du logiciel libre, donc nous possédions le code source pour ce programme, et nous avons pu ajouter des fonctionnalités spéciales pour nous débrouiller avec ces problèmes.[…]
Avec la nouvelle imprimante, nous n’avons pas pu le faire car Xerox ne nous a pas donné le code source du programme, nous ne pouvions pas faire de changements dans le programme. Nous étions capables d’écrire ces fonctions mais nous étions bloqués volontairement par Xerox, nous étions prisonniers d’un logiciel qui a mal fonctionné pendant plusieurs années. […] C’était dégueulasse. Un jour, j’ai entendu dire qu’un chercheur de l’université de Carnegie Mellon avait une copie du code source de ce programme. Plus tard je suis allé à Pittsburg, à son bureau, lui demander :
« Voulez-vous me donner une copie de ce programme ? »
Il m’a répondu :
« Non j’ai promis de ne pas vous le donner. »
La parole m’a manqué, je suis sorti sans dire un mot. Parce que je ne savais pas répondre à une telle action honteuse. C’était dommage pour le labo, car nous n’avons jamais reçu le code source de ce programme, nous ne pouvions jamais corriger les problèmes, et l’imprimante a mal fonctionné pendant toutes les années où nous l’avons utilisée. Pour moi, c’était une bonne chose, d’une manière paradoxale, parce que ce chercheur n’avait pas fait cela seulement à moi, il n’a pas refusé la coopération seulement à moi, parce qu’il l’a fait à vous aussi. »→4→ 4 : Richard Stallman, « Conférence donnée à l’Université Paris 8 à l’invitation de l’April », 10 novembre 1998 (http://www.linux-france.org/article/these/conf/stallman_199811.html)

Cet épisode intervient à une époque où se constitue une économie du logiciel et apparaît les premières clauses de confidentialité et le secret commercial dans l’écriture de logiciel. Beaucoup des hackers du MIT changèrent
ainsi leur fusil d’épaule, prenant conscience que leurs compétences avaient la possibilité de les rendre riches. Le partage du code source perdait donc des adeptes, et Richard Stallman était devenu « le dernier survivant d’une culture morte »→5→ 5 : Cité par Sébastien Broca, Utopie du logiciel libre, Le Passager Clandestin, 2013. C’est après cela qu’il a fondé la Free Software Foundation et qu’il a commencé à consacrer la majorité de son temps à la défense et la promotion du logiciel libre.
Linus Torvalds et l’open source
Linus Torvalds est le programmeur à l’origine du noyau du système d’exploitation Linux en 1991. Noyau qui était la pièce manquante du projet GNU. Mais Linus Torvalds est aussi le symbole de la division qui s’est opéré dans le libre au milieu des années quatre-vingt-dix, séparant les militants du logiciel libre, que défend Richard Stallman aux partisans de l’open source dont Linus Torvalds fait partie. En effet, une bonne partie de sa génération de hackers n’étaient que peu intéressés par les valeurs de libertés qui étaient véhiculées par le mouvement du logiciel libre depuis ses débuts. Cette génération voyaient le partage des sources par son aspect pratique et efficace. Alors que Richard Stallman a initié le projet GNU pour faire perdurer les valeurs de liberté des hackers et dans un but social revendiqué, Linus Torvalds ne s’est lancé dans le développement de son noyau que « pour s’amuser ». Les partisans du logiciel libre considéraient hérétique l’utilisation de logiciels propriétaires tandis qu’ils n’étaient pas exclus dans l’autre camp s’ils étaient plus performants qu’un logiciel libre.
Le terme open source est d’abord apparu pour écarter la confusion qu’engendre le terme free software qui sous-entend à tord la gratuité (« free as in freedom »→6→ 6 : Sam Williams, Free as in freedom: Richard Stallman’s Crusade for Free Software, O’Reilly Media, 2002.). Il était un moyen d’attirer les entreprises informatiques à s’intéresser au logiciel libre. Mais ce terme, qui avait pour vocation d’édulcorer le mouvement libriste pour lui offrir des ouvertures commerciales mettait de côté la notion de liberté propre à ce milieu. Les représentants de l’open source, dont Linus Torvalds, souhaitaient ainsi « se débarrasser de l’attitude moralisatrice et belliqueuse qui avait été associé au logiciel libre par le passé, et en promouvoir l’idée uniquement sur une base pragmatique et par un raisonnement économique »→7→ 7 : Michael Tiemann, cité par Sébastien Broca, Utopie du logiciel libre, Le Passager Clandestin, 2013 (p.63).

→ 11/05/2014 — Écrits personnels : , Commenter

Champs d’application (v1.1)

Comme nous l’avons déjà abordé précédemment, le libre tire ses origines du milieu de la programmation logicielle. Mais la force de ses valeurs et de ses méthodes de travail lui ont permis de progressivement s’appliquer et s’étendre dans bon nombres d’autres domaines :

• le savoir (Wikipédia, Projet Gutenberg…) ;
• les sciences (Open Access, la pharmaceutique…) ;
• la géographie (Open Street Map…) ;
• l’éducation (Raspberry Pi, MIT OpenCourseWare…) ;
• la politique (open data…)
• l’art ( les arts numériques, la licence Art Libre, les œuvres collaboratives…) ;
• le design d’objet, le design graphique, la typographie… (Libre Objet, Open Source Publishing, Libre Graphic Magazine, la licence Sil OFL…) ;
• L’électronique (Arduino…) ;
• la musique (Jamendo, Open Source Music…) ;
• l’agriculture (Open Source Ecology…) ;
• le journalisme (Open Watch…).
• […]

Le logiciel
Ayant initialement été imaginé pour la conception de logiciel, c’est dans ce domaine que l’on trouve les exemples les plus aboutis et intéressants. Le plus emblématique d’entre eux est certainement le projet GNU (acronyme récursif de GNU is Not Unix) initié par Richard Stallman en 1984. Le but était d’écrire un système d’exploitation entièrement libre, qu’il défend par ces termes :

« Si j’apprécie un programme, j’estime que la Règle d’or m’oblige à le partager avec ceux qui l’apprécient également. Les éditeurs de logiciel cherchent à diviser et à conquérir les utilisateurs en forçant chacun à accepter de ne pas partager avec les autres. Je refuse de rompre la solidarité avec les autres utilisateurs de cette manière. Je ne peux pas, en mon âme et conscience, signer un accord de non-divulgation ou de licence pour un logiciel. Pendant des années, j’ai œuvré au sein du laboratoire d’intelligence artificielle du MIT pour résister à ces tendances et à d’autres manquements à l’hospitalité, mais finalement ils sont allés trop loin : je ne pouvais pas rester dans une institution où ce genre de choses étaient faites en mon nom contre ma volonté.
Afin de pouvoir continuer à utiliser les ordinateurs en accord avec ma conscience, j’ai décidé de réunir un ensemble de logiciels libres avec lequel je pourrai me débrouiller sans aucun logiciel non libre. J’ai démissionné du labo d’intelligence artificielle pour que le MIT ne puisse invoquer aucune excuse juridique pour m’empêcher de distribuer GNU gratuitement. »→1→ 1 : Extrait du Manifeste GNU de Richard Stallman (1993), disponible à l’adresse http://www.gnu.org/gnu/manifesto.html (consulté le 16/04/2014)

C’est ce projet qui a permis de donner naissance aux systèmes d’exploitations libres GNU/Linux, à la licence libre GNU/GPL, au principe du Copyleft et qui a prouvé l’efficacité et la viabilité des projets conçus selon les principes d’ouverture et de libre contribution.

Le logo du projet GNU

Ainsi, l’on trouve actuellement des alternatives libres à la plupart des logiciels propriétaires→2→ 2 : Pour une liste relativement complète, voir l’article Correspondance entre logiciels libres et logiciels propriétaires sur Wikipédia. dont beaucoup n’ont rien à envier à leur équivalent privateur. Dans le domaine du design graphique, des alternatives à l’hégémonique Adobe existent et certaines sont parfaitement utilisables pour une application professionnelle. En voici les principaux :

Scribus pour la mise en page, alternative à Indesign ;
Inkscape pour le dessin vectoriel, alternative à Illustrator ;
Gimp pour la retouche d’image, alternative à Photoshop ;
FontForge pour la création typographique, alternative à FontLab.

Si certains des logiciels de cette liste sont encore loin d’être à leur optimal — Scribus par exemple —, d’autres sont totalement aptes à remplacer leurs équivalents propriétaires. C’est entre-autres le cas d’Inkscape. D’une manière générale, il est important de favoriser leur utilisation pour les valeurs qu’ils véhiculent et pour le potentiel technique de modification et d’appropriation dont ils font l’objet. De plus, c’est par l’augmentation du nombre d’utilisateurs et leur implication dans le processus d’amélioration — pas uniquement technique, mais aussi par les rapports de bug et les suggestions de fonctionnalité — qu’ils pourront constituer de véritables alternatives. Ces logiciels peuvent donc potentiellement dépasser les capacités techniques et créatives de la suite Adobe de par leur méthode de développement et d’utilisation.
Néanmoins, ce n’est pas parce qu’un logiciel est libre qu’il est libérateur. Ce terme, que l’on doit à Benjamin Bayart→3→ 3 : Benjamin Bayart est un informaticien militant pour la neutralité du net et le logiciel libre et président de la Fédération Française Du Net)
→ 4 : À lire sur http://www.framasoft.net/IMG/liberateur.pdf (consulté le 22/04/2014)
dans son article OpenOffice.org, pourquoi pas ?→4, entend qu’en plus d’être libre, un logiciel se doit d’être libérateur dans le sens où il ne doit pas entraver la liberté de l’utilisateur. Benjamin Bayart parle ici principalement de liberté d’informations et de données mais cette idée peut aisément être étendu vers la liberté d’usage. En effet, un logiciel libérateur doit aussi libérer les possibilités créatives et pousser l’émancipation de son utilisateur. C’est pourquoi les logiciels cités précédemment sont éthiquement justes mais pas totalement libérateur car ils cherchent pour beaucoup à remplacer leurs équivalents propriétaires par le mimétisme et donc de reproduire leurs aspects limitatifs.
Le libre savoir
La libre circulation de l’information et des connaissances est au cœur des revendications des militants de la culture libre. Il est donc logique que des initiatives aient vues le jour dans cette optique. L’exemple le plus significatif est bien sûr la gigantesque encyclopédie participative Wikipédia. Nous mentionneront également le projet Gutenberg, bibliothèque numérique regroupant des ouvrages libres de droit, et l’Open Access qui désigne la mise à disposition en ligne d’ouvrages scientifiques.
Wikipédia est un exemple édifiant à la fois par son organisation et par son envergure. Son slogan, « Le projet d’encyclopédie librement distribuable que chacun peut améliorer » illustre bien son fonctionnement directement lié aux valeurs du logiciel libre. En tant qu’encyclopédie libre, Wikipédia est un outil collaboratif alimenté par ses utilisateurs et en constante évolution. Le contenu est sous licence copyleft (CC-BY-SA) ce qui signifie qu’à la manière du logiciel libre, il est librement consultable, modifiable et redistribuable mais doit conserver sa licence. Mais la qualité de Wikipédia repose d’abord sur son organisation. En effet, son système permet une grande fiabilité tout en maintenant une structure hiérarchique minimale, si ce n’est inexistante. Chacun peut ajouter du contenu mais peut aussi en valider ou en remettre en question par un système
de dialogue. Ainsi, à chaque article est associé une page de discussion où l’on règle les litiges par le débat et où l’on s’organise pour optimiser la rédaction de l’article en question. Il est avant tout vérifié que l’article est bien conforme aux principes de neutralité et de citation des sources établis par la communauté. S’il y a litige sur le contenu, celui-ci sera débattu pour tenter d’arriver au consensus. C’est seulement ici qu’intervient une pseudo hiérarchie. En effet, seul les administrateurs officiels, élus par la communauté, sont disposés à prendre la décision finale. Mais ce système hiérarchique est à relativiser, les administrateurs se référants systématiquement à la tournure du débat et se contentant de trancher du côté de la majorité, il ne peuvent juger du contenu ni prendre part à la discussion. On est donc bien loin du principe hiérarchique managérial où la figure du chef fait indiscutablement autorité. La hiérarchie est ici présente uniquement dans un souci organisationnel et technique et est volontairement réduite à son minimum.→5→ 5 : Pour en savoir plus sur le fonctionnement de Wikipédia, voir son article très complet sur le site de Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikipedia, ainsi que sa page à propos: https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:%C3%80_propos.
→ 6 : Source: stats.wikimedia.org/FR/TablesWikipediaZZ.htm (consulté le 18/04/2014)
→ 7 : Jim Giles, « Internet encyclopædias go head to head », Nature, Vol 438, 15/12/2005, p.900-901.

C’est ce système qui a permis à Wikipédia d’exister dans plus de 230 langues et de comptabiliser en février 2014 plus de 31 000 000 articles. Sa version francophone compte un peu moins de 5000 contributeurs actifs à la même date→6. Force est de constater qu’un projet d’une telle envergure peut très bien fonctionner selon ce mode d’organisation. D’autant qu’une étude de la revue Nature datant de 2005 démontre que la fiabilité de la version anglophone de cette encyclopédie est proche de celle de l’illustre Encyclopædia Britannica.→7
Le projet Gutenberg est une bibliothèque numérique qui a pour objectif de mettre à disposition de tous des ouvrages libres de droit, soit parce que l’auteur y a renoncé, soit parce qu’ils sont tombés dans le domaine public. Tout comme Wikipédia, ce projet fait appel à la participation de ses utilisateurs. Pour chaque contribution, les pages de l’ouvrage sont scannées par une ou plusieurs personne puis transformées en format texte par un logiciel de reconnaissance optique de caractère (OCR). C’est ensuite la communauté qui se charge de corriger par la lecture des textes les erreurs laissées par le logiciel OCR. Ils utilisent pour ce faire le service Distributed Proofreaders qui permet de faciliter le travail collaboratif de relecture et de correction. L’esprit du projet Gutenberg est en parfait accord avec la volonté de libération du savoir des défenseurs de la culture libre. Son fondateur, Michael Hart, estimait que le potentiel d’un ordinateur réside principalement dans sa capacité de stockage et donc la possibilité de mettre à disposition des informations. Alors aux prémisses des réseaux numériques, il a immédiatement tiré parti de la capacité qu’offre un ordinateur de diffuser et de copier librement les informations. Le système qu’il a mis en place ne se contente pas d’exploiter la puissance méthodologique du libre mais prend tout autant en compte les valeurs de cette culture, en mettant à disposition des ouvrages qui peuvent ainsi être transmis, ré-édités, reformatés, réutilisés, servir à l’enseignement, etc.
L’Open Access désigne la mise à disposition en ligne de documents scientifiques. Le système et la volonté sont assez similaires au logiciel libre. Les chercheurs mettent à disposition leurs recherches — les sources — de leurs travaux à la communauté scientifique. Ils cherchent ainsi à faciliter les travaux de recherche et le progrès scientifique tout en limitant les entraves du mercantilisme et de l’exclusivisme. Les contenus scientifiques ainsi partagés, permettant la libre citation et la libre réutilisation, n’en autorise néanmoins pas la libre modification, à la différence du logiciel libre. Mais cette restriction est à replacer dans le contexte. En effet, il est important de figer un article scientifique et de lui attribuer un auteur, par exemple pour des articles détaillants des procédures dangereuses. Cela n’empêchant pas toutefois la réutilisation de celui-ci dans le but de l’améliorer ou de le réfuter.
L’art & le design
Les domaines de l’art et du design — dans son sens le plus large — n’ont bien évidemment pas attendu le logiciel libre pour véhiculer des valeurs similaires.
Ainsi, le designer d’objet Enzo Mari a proposé en 1974 le projet Proposta per autoprogettazione, mettant à disposition de tous ses plans de mobilier et incitant les particuliers à les utiliser et se les réapproprier. Les plans étaient faits de telle sorte que les meubles ainsi construits ne nécessitaient qu’un minimum de matériaux — planches de bois, marteau et clous — les rendant ainsi peu onéreux. Son intention était de produire un design anti-industriel, s’écartant du processus classique de production pour passer directement du créateur au destinataire final. De plus, Enzo Mari a licencié ce travail par d’une manière qui se rapprocherait du Copyleft, les plans de ses meubles ne pouvant être réutilisés par les marques et les fabricants, évitant ainsi une récupération commerciale de son travail.

Une chaise du projet d’Enzo Mari et son plan

Un autre exemple est celui de la revue du début des années soixante-dix, Radical Software, portant sur l’art vidéo. Ses membres se sont rejoints autour d’une idée commune : le développement et la disponibilité croissante du matériel audiovisuel sont des facteurs potentiels de révolution et de changement sociaux radicaux. Libristes avant l’heure, ils offraient la possibilité au lecteur de copier et redistribuer librement une partie ou la totalité de la revue. Ils exprimaient cette volonté de partager le savoir sans aucune contrainte en inscrivant un symbole X encerclé, appelé la marque Xerox et lui aussi ancêtre du copyleft.→8→ 8 : L’ensemble des numéros de Radical Software est disponible librement en pdf à l’adresse http://www.radicalsoftware.org/f/browse.html (consulté le 26/04/2014)

Radical Software, No. 1, 1970, p.16

Mais les bases théoriques posées par le milieu du logiciel libre ont engendré un certain nombre de productions artistiques et de design se revendiquant directement de cette affiliation. L’initiative la plus signifiante est certainement la Licence Art Libre initiée par Antoine Moreau, Mélanie Clément-Fontaine, David Geraud et Isabelle Vodjdani. Comme expliqué précédemment, cette licence a pour vocation de transposer les principes du copyleft à la création artistique. Elle fait suite aux rencontres Copyleft Attitude de 2000 qui ont rassemblées artistes et informaticiens.
Les créateurs de cette licence entendent « remettre en forme » l’œuvre d’art, la rendre infiniment inachevée en permettant à quiconque de la reprendre, à condition néanmoins de citer son origine. De cette manière, l’œuvre devient commune.

« Elle est un bien commun qui, dans le cas du numérique, grâce à la copie à l’identique et illimité, est difficilement épuisable. Cette faculté permet également la sauvegarde des différentes étapes de l’évolution de la création. Aussi, rien n’est perdu quand on donne. Bien au contraire : ce qui s’offre à la reprise crée de la génération. »→9→ 9 : Antoine Moreau, Copyleft Attitude : une communauté inavouable ? (http://antomoro.free.fr/left/plastik.html, consulté de 2/05/2014)

Cette posture demande de reconsidérer la question de l’auteur. De propriétaire absolu de son art créant des œuvres originales et
définitives, il devient auteur relais, transmettant autant qu’il a emprunté et œuvrant pour le bien commun et non dans un but d’auto-satisfaction individualiste. La position sacrée de l’auteur est ainsi mise à mal, et ce, dans le but d’un « dépassement de l’art ». Cette attitude est intéressante par le fait qu’elle propose de considérer le bien commun et les avancées sociales au delà de l’individu et de son intérêt personnel.
Enfin, le statut de l’auteur comme créateur « génie », producteur de formes et d’idées orginales et jamais vues paraît absurde. En effet, l’emprunt est inévitable. Et plutôt qu’un défaut, celui-ci est une force positionnant l’artiste comme un témoin, le relayeur d’un contexte social et culturel.

«  On m’a dit l’an dernier que j’imitais Byron…
Vous ne savez donc pas qu’il imitait Pulci ?…
Rien n’appartient à rien, tout appartient à tous.
Il faut être ignorant comme un maître d’école
Pour se flatter de dire une seule parole
Que personne ici-bas n’ait pu dire avant vous.
C’est imiter quelqu’un que de planter des choux  »→10→ 10 : Alfred de Musset, Namouna, Chant deuxième, VIII (1832)


→ 25/04/2014 — Écrits personnels : , Commenter

Présentation de la culture libre (v1.2)

« Celui qui reçoit une idée de moi reçoit un savoir qui ne diminue pas le mien, de même que celui qui allume sa chandelle à la mienne reçoit de la lumière sans me plonger dans l’obscurité. »→1→ 1 : Thomas Jefferson, Lettre à Isaac McPherson, 1813

La culture libre est un mouvement social qui milite pour une libération des œuvres de l’esprit, encourageant la libre circulation et la libre modification de celles-ci. Originairement appliqué à l’informatique et plus particulièrement au logiciel, nous verrons que ce mouvement s’est peu à peu étendu et appliqué à des champs bien plus larges, de l’art aux sciences en passant par le design et l’éducation.
Les quatre libertés
Un logiciel libre — et par extension, toute création libre — se doit de respecter quatre libertés fondamentales pour son utilisateur :

• la liberté d’exécuter le programme, pour tous les usages (liberté 0) ;
• la liberté d’étudier le fonctionnement du programme, et de le modifier pour qu’il effectue vos tâches informatiques comme vous le souhaitez (liberté 1) ; l’accès au code source est une condition nécessaire ;
• la liberté de redistribuer des copies, donc d’aider votre voisin (liberté 2) ;
• la liberté de distribuer aux autres des copies de vos versions modifiées (liberté 3) ; en faisant cela, vous donnez à toute la communauté une possibilité de profiter de vos changements ; l’accès au code source est une condition nécessaire.

Ces conditions fondamentales contribuent à développer une éthique du logiciel. Celui-ci n’est plus un outil passif et neutre mais véhicule des valeurs dont le but est de protéger la liberté de l’utilisateur, de l’impliquer dans le processus de création de ses outils et de permettre une circulation débridée du savoir, tant technique que culturel.
Le libre comme modèle social
De par sa cohérence et ses capacités d’application, la culture libre — en temps que courant de pensée — peut s’envisager comme un véritable modèle social. En effet, le libre défend des principes de liberté d’action et d’expression, de minimisation des systèmes hiérarchiques, d’implication directe et individuelle dans la vie sociale, de participation et de coopération nécessaires à un développement juste, égalitaire et responsable d’une société. Cette posture permet une implication politique et sociale à l’échelle de l’individu sur la base d’une démocratie directe. Le modèle de l’encyclopédie numérique libreWikipédia→3→ 3 : http://fr.wikipedia.org/ par exemple, basé sur le consensus et les discussions, pourrait aisément s’adapter à l’échelle d’une municipalité comme l’a spéculé Pierre-Carl Langlais dans son article Si ma commune s’appelait Wikipédia, tout le monde serait maire→4→ 4 : Article publié sur son blog Hôtel Wikipédia disponible à l’url http://blogs.rue89.nouvelobs.com/les-coulisses-de-wikipedia/2014/04/01/si-ma-commune-sappelait-wikipedia-tout-le-monde-serait-maire-232650 (consulté le 02/04/2014).. L’auteur explique qu’un grand nombre d’enjeux sociaux pourraient se régler sans l’intervention de hiérarchie étatique en transposant le fonctionnement de Wikipédia et ainsi créer une communauté souple, autonome et collaborative. En effet, la fiabilité et l’envergure de Wikipédia repose sur l’implication directe de tout ses contributeurs, utilisant le vote uniquement dans le but d’aider à la décision et de clarifier les consensus. D’autant que la communauté anglophone de Wikipédia compte 30 000 contributeurs mensuels, soit l’équivalent d’une commune de taille conséquente.
Libre ≠ open source
La différence entre libre (free software) et open source est souvent confuse. Ces différentes terminologies proviennent d’une scission qui s’est opérée au début des années 1990 par une divergence idéologique entre les acteurs du mouvement→5→ 5 : Nous reviendrons plus en détail sur cet événement dans la partie portant sur l’histoire du libre.. Alors que le libre englobe une dimension éthique et sociale, l’open source se limite à l’aspect pratique. En effet, le premier défend sans concession la liberté de l’utilisateur. Ainsi, ses protagonistes chargent l’utilisation de l’outil informatique d’une éthique construite sur le partage, l’égalité et la collaboration communautaire et insistent sur le fait qu’un outil n’est pas neutre et que son usage implique l’acceptation de valeurs. De ce fait, l’utilisation de logiciels propriétaires (privateurs comme le désigne Richard Stallman→6→ 6 : Richard Stallman est l’un des fondateurs du mouvement du logiciel libre. Pour plus d’informations, voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Richard_Stallman) est a proscrire car il restreint les libertés de l’utilisateur et le rend passif face à son outil. L’approche des partisans de l’open source est différente, leur volonté de maintenir un code source ouvert relève plus du pragmatisme et du désir d’efficacité que de la question éthique, ils considèrent donc les sources ouvertes et le travail collaboratif comme une méthodologie de travail performante. Cette attitude, que l’on peut considérer comme une version édulcorée de la philosophie du libre — disons même le libre sans sa philosophie — entraîne un certain nombre de dérives contre-productives. En effet, de par sa perte de notions politiques et sociales et son aspect plus permissif, l’open source a fait l’objet d’une récupération mercantile jusqu’à être exploité par de grandes entreprises de l’industrie informatique comme Google, profitant ainsi à la fois d’une image positive et progressiste et d’une main d’œuvre à moindre coût. Pourtant, l’exemple de Google sur cette attitude d’apparente ouverture est bien un leurre, en attestent par exemple leur navigateur Chrome ou leur système d’exploitation Android, tout deux construits sur des sources libres mais privatisés dans leur forme finale.
Ces divergences idéologiques ne sont toutefois pas catégoriques. Beaucoup d’acteurs du mouvement ne prennent pas directement position ou oscillent entre les deux mouvements. Beaucoup de projets sont menés tant par les partisans du free software que de ceux de l’open source. Ainsi, on parle de FLOSS (Free, Libre and Open Source Software) pour désigner de façon neutre un logiciel libre et/ou open source. Toutefois, comme le souligne Richard Stallman→7→ 7 : Richard Stallman, Pourquoi l’« open source » passe à coté du problème que soulève le logiciel libre, https://www.gnu.org/philosophy/open-source-misses-the-point.html (consulté le 9/04/2014)., l’utilisation de ce terme ne permet pas de défendre la notion de liberté à l’origine de ce mouvement. C’est pourquoi nous privilégieront ici l’expression libre pour parler de créations partagées, collaboratives, égalitaires et ouvertes.
Licences libres
Un bon nombre de licences permettent de rendre juridiquement fiable le libre. Basées sur le principe du Copyleft — remaniement (« hack ») du copyright visant à empécher la privatisation d’une création libre — ces licences doivent en principe respecter les quatre libertés (usage, étude, modification et redistribution). Dans la pratique, on peut distinguer trois types de licences :

• les licences propriétaires (ou privatrices) ;
• les licences libres copyleft, obligeants la redistribution de copies ou de modifications sous le même type de licence pour protéger les droits de l’utilisateur. Ainsi une œuvre libre doit rester libre ;
• les licences libres non copyleft, autorisant la réexploitation privatrice de l’œuvre et ne visant qu’à rendre le code source ouvert et accessible.

Ces deux dernières appartiennent à la catégorie des licences de libre diffusion.
Parmi les licences copyleft, la plus célèbre et la plus répandue est la GNU General Public License (GNU/GPL). Celle-ci indique qu’elle a pour but de protéger « votre
liberté de partager et de modifier toutes les versions d’un programme, afin d’assurer que ce programme demeure un logiciel libre pour tous ses utilisateurs »
.→8→ 8 : Free Software Foundation, « GNU General Public License », version 3, 29 juin 2007, http://www.gnu.org/licenses/gpl.html (consulté le 09/04/2014).

Dans la catégorie des licences orientées logiciel non copyleft, la Licence BSD →9→ 9 : Voir http://www.freebsd.org/copyright/license.html (consulté le 09/04/2014). est la plus répandue. C’est l’une des moins restrictives et permet de réutiliser tout ou une partie du logiciel sans limitation, qu’il soit intégré dans un logiciel libre ou propriétaire.
Il existe des licences plus particulièrement adaptées aux domaines de l’art et du design. La licence Art Libre (LAL) →10 → 10 : Voir http://artlibre.org/lal (consulté le 09/04/2014). , elle applique les principes du copyleft logiciel à la création artistique. Elle a été créée pour faciliter l’accès aux œuvres d’art et promulgue un usage créatif et actif de l’art. Le cas de la Licence Creative Commons →11→ 11 : Voir https://creativecommons.org/ (consulté le 09/04/2014). est particulier. En effet, celle-ci offre la possibilité de composer la licence de son œuvre en fonction de différents paramètres binaires permettant 6 combinaisons possibles. Ainsi cette licence peut être copyleft (CC-BY-SA), non copyleft (CC-Zero ou CC-BY) ou de libre diffusion (CC-BY-ND, CC-BY-NC, CC-BY-NC-SA ou CC-BY-NC-ND). La licence SIL Open Font License (SIL-OFL) →12→ 12 : Voir http://scripts.sil.org/cms/scripts/page.php?site_id=nrsi&id=OFL (consulté le 09/04/2014) est elle dédiée à la création typographique. On peut lire dans son préambule :

« Le but de la licence OFL est de stimuler le développement collaboratif de fontes à travers le monde, d’aider à la création de fontes dans les communautés académiques ou linguistiques, et de fournir un cadre libre et ouvert à travers lequel ces fontes peuvent être partagées et améliorées de manière collective.
Les fontes sous licence OFL peuvent être utilisées, étudiées, modifiées et redistribuées librement, tant qu’elles ne sont pas vendues par elles-même. Les fontes, ainsi que tous leurs dérivés, peuvent être fournies avec, incorporées, redistribuées et/ou vendues avec des logiciels quelconques, sous réserve que les appellations réservées ne soient pas utilisées dans les produits dérivés. La licence des fontes et de leurs produits dérivés ne peut cependant pas être modifiée. Cette obligation de conserver la licence OFL pour les fontes et leurs produits dérivés ne s’applique pas aux documents crées avec. »

Cette licence est par conséquent très utilisée dans le domaine de la typographie libre, en atteste son utilisation par les fonderies libres OSP-Foundry et Velvetyne par exemple→12→ 12 : Voir la page http://www.etienneozeray.fr/libre-blog/?p=363 pour une liste plus complète de fonderies libres. ou la quantité de fontes disponibles sur les plateformes de distribution comme Open Font Library.
Il est également possible de renoncer à la quasi-totalité de ses droits. La solution est alors de placer son œuvre dans le domaine public, ou d’opter pour la licence Creative-Common CC-0 ou encore la Do What The Fuck you want to Public License (WTFPL)→13→ 13 : Voir http://www.wtfpl.net/ (consulté le 10/04/2014).

→ 31/03/2014 — Écrits personnels : , Commenter

Pour un design graphique libre

Blog destiné à regrouper mes recherches pour mon mémoire portant sur les relations entre design graphique et culture libre.